La guerre 14-18 ouvre le XXe siècle social

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2014-2018. La commémoration du centenaire du début de la Première Guerre mondiale est l’occasion de s’arrêter sur ce passé si proche à l’échelle de l’humanité, et qui nous semble déjà si loin. Quel est l’intérêt de s’attarder sur cette histoire? Il se fait que la guerre de 1914-1918, appelée la «Grande Guerre», marque le point de rupture entre le long dix-neuvième siècle et le vingtième siècle. 
Entre le 2 août 1914 et le 11 novembre 1918, on n’est plus dans le même monde. Quelles ont été les lignes de faîte de ce «court vingtième siècle» (1)? Et pour le mouvement ouvrier en particulier? Quelles ont été les priorités et les balises qu’il s’est données pour grandir et occuper la place qu’il a aujourd’hui dans notre société? Où sont les continuités et les ruptures? Quel a été son rôle dans l’évolution de notre société? 

Démocratie politique et luttes sociales

Le dix-neuvième siècle a connu des révolutions politiques et industrielles. La mise en place d’un État libéral, «démocratique», bourgeois, a permis le développement du capitalisme industriel et l’hégémonie du libéralisme économique. L’émergence de la question ouvrière comme question politique à la fin du dix-neuvième siècle et le développement des organisations ouvrières ont ouvert le champ à une nouvelle dynamique pour revendiquer la démocratie politique: un homme, une voix. Le suffrage universel pour les hommes de plus de 21 ans est acquis au lendemain du conflit mondial, quasi sans discussion. C’est une étape majeure dans le lent processus de la démocratie politique.
Les organisations ouvrière s’imposent comme «acteur» social et plaident pour la mise en place d’assurances qui prennent en compte les besoins du monde du travail et réduisent l’incertitude de l’existence. Bataille pour un salaire décent qui tient compte des coûts de la vie, lutte pour la réduction du temps de travail, la lutte contre le chômage,… pas à pas, les organisations sociales construisent les principes qui sont coulés dans la sécurité sociale. Ses principes sont coulés dans le Pacte social (Projet d’accord de solidarité mondiale) de septembre 1944 et publiés dans les arrêtés-lois de Noël 1945. Les fondements de la démocratie sociale étant posés, elle peut désormais se déployer dans de multiples développements.

L'école pour tous

Après 1914, on considère que la place des enfants et des jeunes jusqu’à quatorze ans est à l’école. En une génération, l’illettrisme recule de manière significative. Le peuple apprend à lire et à écrire. Pour le mouvement ouvrier, la culture et la connaissance sont le fer de lance de l’émancipation culturelle et donc sociale de la classe ouvrière. Il conjugue les efforts pour ouvrir l’accès à l’école et à la formation au-delà des quatorze ans, jusqu’à l’âge adulte et tout au long de la vie. 
La démocratisation de l’école et l’accès des classes populaires à l’enseignement supérieur deviennent une priorité. La volonté émerge de développer une démocratie culturelle qui permet à chacun de s’émanciper de ses contingences matérielles et d’acquérir une autonomie de pensée. Les efforts pour «éduquer» et «former», sont multiples. Ils passent aussi par la revendication politique d’accès aux droits culturels pour tous et toutes: accès à l’enseignement gratuit et de qualité, ouverture aux filières professionnelles qualifiantes, lutte contre la dualisation de l’école, formation parallèle, formation par le travail, congés éducation,… Les formules sont nombreuses et toutes mettent en œuvre le principe de l’accès pour tous à la culture et à la formation tout au long de la vie.

Reconnaissance du fait syndical

Vu le contexte de crises, de révolutions politiques (bolchevique) et de volonté de paix sociale (Union nationale et patriotisme), la période de l’immédiat après-guerre est particulièrement favorable à une reconnaissance du fait syndical tant dans le chef des détenteurs du pouvoir économique - le patronat - que des mandataires politiques. Les travailleurs veulent être partie prenante des décisions économiques qui les concernent et peser dans les orientations économiques. Cet objectif sera partiellement finalisé après la Seconde guerre mondiale et il se réalisera concrètement tout au long de la période dite «des Trente Glorieuses» (1945-1975). 
Mais, en 1973, le choc pétrolier ouvre la voie à une période, que les économistes et certains historiens appellent les «Trente Bouleversantes» (2): les rapports de force entre le capital et le travail changent, l’économie se mondialise. Au niveau politique, la construction européenne modifie la donne. Le contexte évolue. Les crises (pétrole, crise industrielle, perte d’emplois, croissance du chômage,…) remettent en question le modèle keynesien qui semble s’épuiser.
Les années 1980 s’ouvrent sur un fond de récession économique dans nos régions et sur un durcissement des politiques publiques qui sont contraintes de mettre en équilibre leurs dépenses et leurs recettes et de juguler leurs dettes. À cela s’ajoute la dette environnementale, qui, non évaluée, s’impose de plus en plus concrètement à l’ensemble des agents. En 1972, l’Organisation des Nations Unies (ONU) organise le premier Sommet pour l’environnement à Stockholm. Ce dernier adopte les premières mesures de lutte contre les gaz à effet de serres. Le modèle classique d’économie en croissance trouve une limite : la capacité de la terre à absorber le développement de l’humanité et des économies mondiales. Ce contexte et les politiques qui en découlent du mondial au local s’implémentent aussi chez nous et forcent les organisations sociales à prendre position et à s’adapter.
(1) Hobsbawn, Eric, L’âge des extrêmes. Le court vingtième siècle, 1914-1991, Paris-Bruxelles, Éditions Complexe-Le Monde diplomatique, 1999. 
(2) L’expression est d’Isabelle Cassiers.

Le syndicat chrétien en 14-18

En 1914, c’est l’entrée en guerre de la Belgique et l’occupation de son territoire par les Allemands, à l’exception du Front de l’Yser. Le mouvement syndical chrétien, tout récemment créée (1912), doit s’adapter. De nombreux responsables et militants sont mobilisés et partent pour les champs de bataille. Non loin des combats, certains dirigeants nationaux tentent d’organiser l’aide aux réfugiés mais cela ne se fait pas sans mal (1).

Les denrées alimentaires indispensables

Durant les premiers mois du conflit, d’autres dirigeants, restés sur le territoire occupé par les Allemands, essayent de maintenir le contact avec la base. Leur priorité est l’aide à la population. Localement, des responsables intègrent les comités de secours et d’alimentation. Ainsi, à Mouscron, tout près du Front, la Commune tente de faire face à la déflation et émet, dès le 9 août 1914, des bons de monnaie. Ils permettent d’acheter les denrées de première nécessité dans les commerces liés au comité local de secours. Ces bons sont garantis par les autorités communales mais aussi par les organisations sociales de la région dont le syndicat chrétien. 
En février 1915, la CSC participe aussi à la fondation, d’une coopérative chrétienne, le Bien-Être (2). Le but est de permettre à la population de se procurer les denrées alimentaires indispensables à des prix accessibles. C’est un succès malgré divers obstacles comme les difficultés d’approvisionnement, les mesures de rationnement, etc.

Quelques grèves

Dans le contexte de l’occupation allemande, l’action syndicale est difficile, voire même inexistante. Quelques rares grèves éclatent. Dans la province de Namur, en 1917, un mouvement touche les métallurgistes de Couvin mais c’est un échec. Des initiatives sont prises pour juguler le chômage: à Namur encore, la Bourse du travail est ré-ouverte et le syndicat chrétien entre en contact avec le Syndicat neutre des typographes pour créer un atelier d’apprentissage. Le patronat réagit en apposant son veto à toute initiative de ce genre.
Les dirigeants locaux et régionaux se lancent dans l’organisation de cercles d’études, de conférences, de formations.
S’il ne peut pas être question d’action syndicale, c’est l’action sociale qui domine. Cette période de guerre est à la base d’organisations qui se développeront après 1918 et seront le terreau sur lequel le syndicalisme chrétien va s’appuyer. En 1915, à Laeken, l’abbé Joseph Cardijn crée le Syndicat des apprenties puis le Syndicat des apprentis. Celui-ci sera à la base de la Jeunesse syndicaliste qui deviendra la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC).

En savoir plus

(1) Cfr Gérard Emmanuel, Wynants, Paul, Histoire du mouvement ouvrier chrétien en Belgique, t. 2, Leuven, 1994, pp. 167-169.
(2) Il s’agit ici d’une initiative locale. Pour plus d’informations, voir Dresse, R. (sous la dir.), Entre politique et action sociale. Histoire du Mouvement ouvrier chrétien de Mouscron-Comines (1850-1990), Mouscron, 2011, pp. 43-45.