Le défi majeur est celui de la démocratie en Europe

Luca Visentini
Quelques jours avant les élections européennes, la confédération européenne des syndicats (CES) tiendra son congrès à Vienne, du 21 au 24 mai. L’Info a rencontré à cette occasion son secrétaire général, Luca Visentini, pour connaître son bilan de la législature qui s’achève et les priorités de la CES pour celle à venir. 

Quel bilan tirez-vous de la législature de la Commission Junker ?
Le bilan de la présidence qui s’achève est relativement positif. Après le véritable moyen-âge social de la Commission Barroso - austérité, démantèlement des conventions collectives, destruction de la protection sociale, etc. –, il y a eu une vraie volonté de changement lors de l’établissement de la nouvelle Commission. Elle a amené des effets positifs importants. Le premier, c’est que la Commission a recommencé à investir. Même si la part consacrée à l’investissement public était trop faible, il y a eu la reconnaissance du fait que les politiques d’austérité ne fonctionnaient pas et qu’il était temps de changer de politique. Il y a eu dès lors plus d’argent disponible pour l’économie, la création d’emplois, etc. Le second effet positif, c’est la relance du dialogue social qui était resté bloqué durant toute une décennie de crise et d’austérité. Après un long processus de négociations, nous avons un nouveau programme de dialogue social qui inclut, par exemple, d’importantes négociations à venir sur la digitalisation. Enfin, le troisième développement positif, c’est que, pour la première fois en 15 ans, une nouvelle législation sociale a pu être mise sur pied. 
La proclamation du socle européen des droits sociaux constitue une avancée importante en la matière ?
Elle a permis de mettre en place de nouvelles initiatives, législatives ou non-législatives, dans le champ social, parmi lesquelles des directives concernant l’établissement de l’autorité européenne du travail, la proposition de directive relative à des conditions de travail transparentes et prévisibles ou encore la recommandation pour l’Accès à la protection sociale. Bref, un lot important d’initiatives, dont certaines qui ont valeur juridique. Douze des 20 principes ont été mis en œuvre par la voie législative et commencent à être juridiquement contraignants. Nous devrons nous assurer que les Etats membres créent les conditions pour les intégrer ces principes au niveau national. Il y a encore huit principes qui ne sont pas à proprement parler appliqués, la plupart se situant dans le domaine de la politique sociale, comme par exemple les négociations collectives alors que nous aimerions avoir une directive à ce sujet.  Nous aimerions avoir aussi une directive similaire à la loi française sur la diligence raisonnable pour les entreprises, une réglementation concernant la conciliation travail-vie personnelle et l’égalité des sexes et une directive cadre pour traiter le problème de l’écart salariale homme-femme au niveau européen. Nous devons également absolument étendre les droits de base, en matière de protection et de conditions de travail, à la portion de travailleurs qui, sur le marché de travail, ont des emplois non standards, précaires, dans les plateformes qui ne jouissent pas, jusqu’à présent, des mêmes droits que les autres travailleurs.
Y-a-t-il des domaines dans lesquels où vous auriez souhaité plus d’avancées ?
Nous n’avons pas obtenu ce que nous voulions en matière de protection sociale mais nous restons néanmoins confiants. Concernant les salaires, notre campagne pour des augmentations salariales a eu un bel impact mais ce n’était pas suffisant. Il faut maintenant viser une directive qui promeut les négociations collectives. Dans le domaine de la mobilité, nous devons encore améliorer le cadre juridique pour que l’égalité salariale soit mise en œuvre. Il y a quand même un domaine pour lequel nous n’avons malheureusement rien obtenu du tout, c’est celui du marché intérieur. Le droit à la concurrence continue à protéger la liberté économique plus que les droits sociaux. Nous plaidons pour que les droits sociaux soient reconnus au même niveau d’importance que la liberté économique. 
A la veille de votre Congrès, quels les défis auxquels sont confrontés la CES ?
Le défi majeur à relever est celui de la démocratie en Europe. L’extrême droite populiste, anti-européenne et xénophobe, présente dans de nombreux pays est une menace pour la démocratie, tant au niveau des Institutions qu’au niveau de la démocratie économique et sociale. Il est ressorti de diverses enquête auprès des membres de notre organisation syndicale dans divers pays que plus ou moins un tiers d’entre eux ont voté pour ce type de parti. Ce vote est très majoritairement lié à l’injustice sociale et aux menaces qui pèsent sur les travailleurs. Le fait que ces personnes se sentent menacées par l’austérité, la globalisation, le changement climatique, la digitalisation, que certaines d’entre elles ont perdu leur travail ou risquent de le perdre ou qui ont vu une détérioration significative de leur salaire ou de leurs conditions de travail ces dernières années. Il y a eu une perte moyenne de près de 30% des salaires net en Europe durant ces 10 dernières années. Les conditions de travail se détériorent, le temps de travail a augmenté, l’accès au logement, à la protection sociale et à une pension décente est plus difficile, une portion croissante du marché du travail est précaire. Voilà pourquoi ces personnes sont en colère et parfois, ce qui est pire, sans espoir. Le combat pour la démocratie constituera donc la priorité absolue de notre congrès. Ce n’est qu’en nous attaquant aux problèmes sociaux et économiques qui se trouvent derrière le mécontentement social qui existe dans l’Union européenne que nous avons une chance de convaincre nos membres qu’une autre Europe peut être construite, au départ d’actions concrètes. La sauvegarde de la démocratie est intimement connectée à nos cinq priorités concrètes.
Quelles sont les priorités pour sauvegarder la démocratie ?
Il faut créer des millions d’emplois ces cinq prochaines années. Cela passe par la relance de l’investissement privé et public, ce qui implique de profondément remodeler les règles macroéconomiques afin de permettre aux Etats et aux gouvernements d’investir et de créer des emplois. 
Une convergence salariale entre l’Est et l’Ouest de l’Europe doit être réinitiée pour stopper le dumping social.  La négociation collective sectorielle au niveau national est le seul moyen que nous avons pour augmenter les salaires des classes moyennes et assurer la création d’une convergence salariale. Nous voulons une directive cadre européenne avec du financement et un développement des compétences qui rend possible la mise en place de négociations collectives dans tous les pays membres. C’est donc une priorité du prochain mandat, au même titre que l’intégration du socle européen des droits sociaux et la transition juste. Le changement climatique, la digitalisation, la globalisation… affectent l’emploi dans certains secteurs et détruisent des activités traditionnelles. Nous pouvons créer des emplois alternatifs vers lesquels les travailleurs peuvent être redirigés, pour lesquels ils peuvent être recyclés et accompagnés. 
Enfin, la cinquième priorité, c’est la mobilité équitable. Les travailleurs mobiles au sein de l’UE et les travailleurs migrants ne doivent pas être exploités. Ils doivent être traités de la même manière que les travailleurs du pays où ils vont travailler. Cela permettra aux travailleurs locaux de ne pas être affectés par le dumping. 
Comment envisagez-vous l’après-élections ?
Le grand point d’interrogation est de savoir si la future commission va continuer dans cette direction. La Commission doit, jusqu’à l’arrivée de la prochaine, continuer à travailler sur certains dossiers qui doivent encore être finalisés, comme la révision du Règlement n° 883 sur la coordination des systèmes de sécurité sociale ou la réforme du Paquet mobilité (lire dossier sur ce sujet dans L’Info n°9, ndlr). Le budget européen et le cadre financier pluriannuel doivent également être finalisés. 
Quel serait votre message aux partis progressiste qui semblent déboussolés par les montés de ces populismes ?
Nous leur disons qu’ils ne doivent pas en rester aux slogans. Ils doivent changer leur politique car ils ont soutenu l’austérité pendant 10 ans. Nous avons aussi un message pour les travailleurs : ils doivent voter pour des partis et des candidats qui s’engagent à soutenir les revendications syndicales car notre futur est instable. L’abstention serait un choix masochiste selon moi.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par D.Mo. et F.R.