En 2017? Je rêve de prendre plus le temps de vivre!

Avoir plus de temps pour soi, pour ses proches, pour faire des activités qui font du bien. C’est un vœu que beaucoup d’entre nous formulent en ce début d’année. Mais pourquoi est-ce devenu une aspiration si répandue? La réponse est à chercher, du moins en partie, du côté de l’organisation moderne du travail, qui rend bien compliquée la vie de nombreuses familles.
Jean est agent de gardiennage. Le régime 9h-5h, il ne connaît pas… Nuit, week-end, jours fériés, services coupés: tout est possible dans le secteur. «Il faut pouvoir être super disponible : les horaires sont soi-disant faits un mois à l’avance mais il arrive souvent qu’ils évoluent au fil du temps, en fonction des demandes des clients ou des collègues absents. Il faut être en bonne santé pour supporter tous ces changements !».
Sabine est déléguée CSC dans une entreprise de titres-services. La plupart de ses collègues aides-ménagères travaillent à temps partiel, avec des horaires variables. «Il n’est pas rare qu’on les appelle à la dernière minute pour faire un remplacement. Parfois, au pied levé, elles doivent prendre deux bus, puis faire de la marche à pied, pour aller prester 3 heures de travail. C’est très lourd, surtout pour celles qui doivent aller rechercher leurs enfants. Mais  elles n’osent pas prendre le risque de refuser».
Yves et Nathalie ont deux enfants de 5 et 2 ans. Ils ont acheté une maison à la campagne, assez loin de leurs boulots respectifs mais à un prix abordable pour leur budget. Lui travaille dans un imprimerie, elle dans l’industrie pharmaceutique. Tous deux ont un régime de travail à pauses. Pour s’occuper des enfants, ils s’arrangent pour travailler de manière décalée. «En semaine, entre le boulot et les longues heures passées sur les routes, on ne se voit pas beaucoup...».  
Yasmin travaille comme intérimaire dans la restauration. Elle élève seule ses ados de 14 et 12 ans. Elle ne sait jamais très longtemps à l’avance le nombre d’heures et les plages horaires qu’elle va devoir prester. «Sans ma maman qui est très disponible et une série d’amis et connaissances sur qui je peux compter, je ne m’en sortirais pas».
Multiplication des temps partiels, de l’intérim et des contrats précaires, horaires changeants, exigences accrues de polyvalence, boulots stressants, rabotages des formules destinées à souffler et longs déplacements domicile-travail..., le quotidien de nombreux travailleurs n’est pas facile à vivre, ni simple à organiser. Encore moins pour les familles monoparentales. Or, c’est aujourd’hui le cas d’une famille sur quatre. Et on parle ici bien entendu surtout des femmes sur qui pèsent le plus ces difficultés de combiner travail et famille... 
Ce n’est pas par hasard si près de la moitié des salariées féminines travaillent à temps partiel, contre moins d’1 homme sur 10. Or, les temps partiels ont de plus petits salaires, mais aussi des droits plus faibles en matière sécurité sociale (allocations, pensions...) et des perspectives d'évolution de carrière bien plus restreintes. Et quand, de surcroît,  il s’agit de temps partiel avec  horaires variables, que reste-t-il encore de temps (vraiment) libre... ; on peut se poser la question.

Baromètre des parents

Le dernier «baromètre annuel des parents» réalisé par la Ligue des familles confirme que la conciliation travail-famille vient en tête des difficultés vécues par les parents, avant les problèmes financiers. Ces difficultés augmentent: elles touchent 6 parents sur 10, contre moins de 1 sur 2 l’an dernier. Plus d'un parent sur cinq affirme éprouver de l'épuisement intense souvent (19%) ou en permanence (3%).  Seuls 12% des parents estiment ne jamais avoir ressenti le besoin d'échapper à leurs responsabilités. 
Certes, ce phénomène de ‘burn-out parental’ a toujours existé, même si le mot est assez nouveau. Mais la Ligue des familles observe qu’il a pris de l’ampleur ces dernières années, avec les séparations, l’évolution des rythmes de vie et les conditions de travail. Quelles sont les solutions avancées par la Ligue? Une place en crèche pour chaque enfant, des horaires souples choisis par le parent travailleur, des horaires de l’école adaptés, des congés parentaux mieux rémunérés, un meilleur soutien pour les parents solos, des transports publics ‘famlily friendly’, un congé de paternité obligatoire, des devoirs faits à l’école… Avec tout ça, estime la Ligue des familles, les parents iraient déjà mieux.

Flexibilité encadrée

Côté syndical, le sujet interpelle aussi. Il a fait l’objet récemment d’une journée d’études organisée par la CSC en présence de 250 délégué-e-s. C’est également le thème du congrès d’une centrale, la CSC Alimentation & Services, qui se tiendra en juin prochain. La réflexion syndicale porte évidemment sur la manière de freiner la flexibilité à outrance que l’on connait dans certains secteurs et entreprises. Elle porte aussi sur les nouveaux droits à conquérir, notamment en matière de réduction collective du temps de travail ou encore, de crédits-temps et autres congés parentaux.
En fait, observent les délégués sur le terrain, la flexibilité peut être une bonne chose si c’est négocié et encadré, avec des limites imposées et des compensations pour les travailleurs. «Nous sommes disposés à couvrir les contraintes des employeurs si c’est à des conditions respectueuses des travailleurs » a résumé Françoise Renard, permanente à la CSC Alimentation & Services, en charge entre autres de l’horeca, un secteur parmi d’autres où on sait bien qu’il faut s’adapter aux variations de la clientèle. Le problème est que le temps est de moins en moins au respect et à la concertation sociale... Le très controversé projet de loi sur le travail «faisable» (pour les travailleurs) et «maniable» (pour les employeurs) porté par le ministre de l’emploi, Kris Peeters, en est l’illustration. 
Pour répondre aux vœux des employeurs, le gouvernement fédéral a décidé de «moderniser» l’organisation du travail dans notre pays, notamment en déverrouillant la réglementation en matière de durée du travail. Les premières copies de cette loi ‘Peeters’ avaient été jugées proprement imbuvables par les organisations syndicales. Grâce à la pression et la mobilisation syndicale, le gouvernement a reculé sur certains points. Mais le texte qui a été soumis à l’avis des partenaires sociaux au CNT reste très problématique pour la CSC. 
Ces mesures de flexibilité ont certes été vendues sous ce slogan de travail «faisable» et l’argument rencontre bien les aspirations des travailleurs. Sur papier, ce peut en effet être séduisant de se dire, par exemple, qu’il est désormais possible de travailler plus à certains moments de l’année ou de la carrière pour épargner du temps ‘pour soi’ ensuite. Mais dans la pratique, qui va décider des périodes où il faudra prester davantage d’heures et celles où on restera à la maison? Moi, mon patron ou ses clients?
En permettant toujours plus de mini-jobs, de mini-salaires et de maxi-horaires, les décideurs économiques et politiques nous entraînent sur la pente d’une société où les parents ont de moins de temps à consacrer à leur famille et au temps libre et où l’égalité entre femmes et hommes tend à reculer...